Guerre du gaz : récit d'une journée ubuesque

Publié le par Hughes Beaudouin

C'était pourtant bien parti en ce jeudi matin. Ukrainiens et Russes étaient attendus au Parlement européen pour entamer une négociation sur la reprise de l'approvisionnement en gaz. Mettons les choses au point tout de suite, on ne sait pas qui a commencé ce stupide conflit et personne d'ailleurs ne cherche plus le responsable. La seule exigence c'est de rétablir l'approvisionnement en gaz de l'Europe. Dans la salle de réunion, l'humeur est badine. A coups de "Joyeux Noël", chrétiens orthodoxes des deux bords semblent fraterniser. Le président polonais de la commission des affaires étrangères est aux anges. Premier couac, l'avion en provenance de Moscou qui transporte le patron du russe Gazprom et de l'ukrainien Naftogaz a dû atterrir à Luxembourg et non à Bruxelles pour cause de mauvaises conditions météo. Ils ne seront pas là pour la discussion. L'échange débute sans les Russes, les Ukrainiens étant quand même représentés par des responsables de secong rang. Lesquels se livrent à une charge sans nuance contre les Russes. Dans la salle, un diplomate russe prévient ses autorités par téléphone. Représailles immédiates : les chaises des représentants russes resteront vides. D'autant que la petite phrase d'un parlementaire bulgare leur est resté en travers de la gorge quand celui-ci a comparé la situation d'une Bulgarie sans chauffage à Stalingrad en 1943. De la à comparer les Russes aux nazis, il n'y a qu'un pas, non franchi mais pour les  Russes c'est pareil. La conférence de presse est reportée, faute de participants. Quelques minutes plus tard, on annonce les Russes à l'entrée du Parlement. Le président de Gazprom et sa suite sont enfin là. En fait ils auraient pu arriver à l'heure mais ils ont décidé d'humilier les Ukrainiens. Ordre est donné de ne pas se montrer en public en leur compagnie. Le protocole s'arrache les cheveux alors qu'un dialogue à trois était prévu. Même la petite cérémonie protocolaire avec le président du parlement doit être réorganisée. D'abord les Russes refusent de participer à la conférence de presse, sous prétexte qu'elle se déroule dans la salle "Anna Politovskaia". On croit rêver. La cinquantaine de journalistes est priée de rejoindre le petit salon de réception de la présidence au 11ème étage. C'est la cohue. Il n'y a pas plus discourtois et malotru qu'un journaliste pris au dépourvu et qui risque de rater son sujet. Il faut le vivre une fois dans sa vie pour comprendre ce que l'être humain est capable de bassesses. Enfin bon... les clowneries continuent. Les Russes refusent de croiser les Ukrainiens. Le protocole en est réduit à bloquer les ascenceurs du côté droit pour faire descendre les Ukrainiens, tandis qu'on ouvre les ascenseurs du côté gauche pour faire monter les Russes. Le président allemand du parlement européen semble complètement dépassé. Au bord de la rupture, Ukrainiens et Russes, sous pression des Européens promettent tout de même de se téléphoner dans l'après midi et peut être de se voir, loin des caméras. Mais les Russes ne tiendront pas leur promesse. L'après midi, c'est à la Commission européenne que ça se passe. Les deux délégations sont reçues tour à tour par l'exécutif européen. Lui qui ne voulait pas jouer les médiateurs en est réduit à enregistrer les doléances, transmettre les revendications, et à tenter de rapprocher les points de vue. Les deux délégations ne sont éloignées que de quelques mètres mais ne veulent toujours pas se rencontrer. Le summum du ridicule est atteint vers 18h, le service presse de Gazprom fait savoir que son président Alexei Miller est disposé à prononcer quelques mots devant la presse à la Commission européenne. Les Ukrainiens viennent en effet d'annoncer qu'ils acceptent le compromis européen. Et là, surprise, quand il voit la meute de journalistes et de caméras qui l'attendent, Miller se ravise et bat en retraite en catastrophe. Nouvelle cohue, les agents de sécurité renoncent à jouer les gros bras. Lutter contre une trentaine de cameramen en furie, c'est du suicide. Retranché derrière des vitres de sécurité, Miller fait alors signe à l'Ambassadeur russe de lui amener 2 journalistes russes qu'il désigne du doigt. C'est avec eux qu'il s'exprimera. Lequel s'exécute. C'est presque l'émeute devant un tel comportement. "Nicolas II, réveille toi ils sont devenus fous" entend-on dans la foule. Enfin un peu d'humour... La conclusion de la journée est annoncé par le commissaire européen à l'Energie, le Letton Andris Pielbags, qu'on a connu plus vindicatif. Il annonce que les Russes refusent de signer le compromis européen tant qu'il n'y aura pas de Russes parmi les observateurs européens autorisés à inspecter les installations gazières ukrainiennes. Cette condition là, les Russes ne l'ont exprimé que 2 minutes avant de quitter le bureau du Commissaire. Retour au point de départ.  Ah oui, j'oubliais : Russes et Ukrainiens reprenaient le même avion le soir vers Moscou. Pour des gens qui ne voulaient pas se croiser...  L'âme slave est parfois insondable.

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